Au-delà de la mort...

 

 

Il est 19 heures passées. Je m’apprête à fermer la boutique et rentrer chez moi, nourrir mon estomac et celui de mon chien, qui dort paisiblement à mes pieds, sous le grand bureau de pin qui me sert de rempart contre les visiteurs. De moi, ils n’entrevoient en entrant que ma petite tête, et ce n’est pas plus mal. C’est que je ne parle pas encore bien l’allemand, et je n’ai en réalité pas grande envie de me confronter aux individus fortunés qui entrent dans la galerie dans le dessein d'acheter des oeuvres d'art, comme j’entrerais à Ikea pour y acheter une lampe. Alors je me blottis généralement derrière mon fort, et fais mine d’avoir l’air très occupée derrière l’écran de mon ordinateur. Ce n’est qu’en cas d’impérieuse nécessité, de regard persistant, d’incompréhension évidente, que je me décide à envoyer quelques soldats hors de la place forte. Un sourire, une parole, parfois même un doigt tendu vers les feuillets explicatifs déposés un peu plus loin, sur la table à droite de l’entrée, et dans le meilleur des cas un déplacement royal. Mais pour cela, il faut vraiment que la situation s’avère particulièrement critique. L’aspirateur à passer, un bébé qui s’étouffe loin de l’attention de ses parents obnubilés pas la magie des photos affichées au fond du grand hall d’exposition, un désir d’achat. Là, c’est l’hypothèse la plus désagréable. Cela signifie que je ne peux en aucun cas me dérober à mon devoir de parole. Qu’il me faut même dévoiler des trésors d’intelligence, des rivières de conviction, et des sourires de persuasion. En allemand. Même les sourires et les courbettes doivent être allemands. C’est qu’on ne séduit pas un individu du nord comme on séduit un français. Dans ces moments là, je sue à grosses gouttes dans ma tête et nage dans mon ventre. Rien, en revanche, ne transparaît. C’est une historienne de l’art à la culture aiguisée et une femme d’affaire à l’intelligence sûre qui expose l’évidence et l’urgence d’un tel achat. Heureusement, ces moments sont rares. J’ai dû en affronter tout au plus quatre ou cinq depuis ma prise de poste, le mois dernier.

Mais ce soir-là, un nouvel assaut m’est lancé. C’est celui d’une vieille femme que je n’ai même pas entendue s’approcher de mon château de pin. Mon chien s’est mis à grogner, et j’ai levé la tête. Elle se tenait debout à trente centimètres de moi. J’ai sursauté, tant sa présence à cet instant, à cet endroit me paraissait inattendue.

Regard noir, cheveux gris tirés sévèrement en arrière, nez pincé, corps petit, maigre et crispé, Christa me tend une main pleine d’orgueil. Elle se présente comme étant la femme de ménage de la boîte. Oui, car la galerie n’est qu’une petite partie de la grosse entreprise hambourgeoise de location de studios photos. Beaucoup d’employés travaillent là, et je ne connais pas encore bien tout le monde. Alors soit. Sourire poli et bonjour Christa.

Mais Christa me déclare la guerre de ses yeux. Semble trouver ma présence à ce bureau intolérable, injuste et grotesque. Que fais-je là, moi qui parle si mal allemand, à cette place « prestigieuse », quand elle se voit contrainte à passer et repasser ses chiffons dans les infâmes saletés des autres depuis des années, alors qu’elle est, dit-elle, elle aussi une artiste. Une grande artiste. Une merveilleuse artiste, mais dont les œuvres sont malheureusement invisibles. Mais bien sûr, si je lui permets d’exposer dans la galerie, elle dévoilera ses trésors. C’est juste que pour l’heure, c’est un peu compliqué, il y en a là-bas, chez un tel, puis encore là chez un autre, elle n’habite pas vraiment chez elle, enfin si, mais elle est plus ou moins en déménagement. Mais je dois la croire, ses photographies sont fantastiques, et il est vraiment dommage qu’elles n’aient été exposées depuis tant d’années. Elle se tient là, face à moi, jubile, cherche à attirer visiblement mon attention, à accrocher mon regard, m’empêche de me dérober, me traque de ses yeux, de ses mots, de ses gestes. Elle saisit les feuillets posés à l’avant de mon bureau, les soulève dans les airs avant de les reposer un peu plus loin, s’empare d’un des livres de la pile destinée aux visiteurs, l’ouvre nerveusement, en tourne trois pages puis passe au suivant. Et pendant ce temps elle parle. J’essaie tant bien que mal de me libérer un peu de son emprise, de faire mine de me concentrer sur l’écran de mon ordinateur et les travaux qui y sont en cours. Mais non. Elle est là et bien là, et n’est pas décidée à lâcher la pauvre proie que je suis.  Elle me fait peur _sans que je puisse m’expliquer pourquoi _, mais j’essaye de soutenir de mon mieux son regard, d’adopter un air détendu, malgré l’écoeurante sensation qui me dégouline dans le dos, je souris, j’écoute et je réponds. Mais je sens bien qu’elle cherche à me piéger.

-         « Pourquoi vous êtes-là ? C’est le chef qui vous a embauchée ?

-         Euh…oui.

-         Je peux vous poser une question sur les techniques photographiques employées par le photographe qui expose en ce moment ?

-         Euh…C'est-à-dire que je…Je ne m’y connais pas très bien en technique photographique pure et je…

-         Mais vous travaillez pourtant bien ici ! Qu’est que vous faites ici d’ailleurs?

-         Je suis étudiante en histoire de l’art, et j’ai trouvé ce petit travail pour compléter mes fins de mois et….

-         Ah…histoire de l’art…

Elle réfléchit un court instant et demande alors, soudain très agacée :

-         …et quelle est donc alors la relation entre les maîtres anciens et les artistes modernes ? Ah oui, tiens, et l’avenir de l’art ? Vous y avez songé au moins?

Elle continue en déballant des dizaines de mots, tous en allemand bien sûr, sans faire le moindre effort dans la fréquence de son débit, ni dans l’articulation de ses syllabes pour que je la comprenne. Mon attention doit être à son comble. Je n’ai droit à aucune faille. Si je dérape, fronce un sourcil, hésite, demande mon chemin dans la jungle de ses mots et ose demander « Comment ? Vous pouvez répéter s’il vous plait ? », là, c’est l’ouragan qui se déchaîne, et la vieille, pardon, la « grande » dame, s’énerve, fulmine, hausse le ton, s’agite et s’offusque de mon intolérable ignorance.

 

            De plus en plus mal à l’aise, je cherche le moyen de fuir, sans le trouver. Je suis désespérée, et je ne veux surtout pas qu’elle le voie. Une horrible impression. Comme si elle pouvait deviner mes pensées.

            Et soudain, c’est la délivrance. C’est elle qui signe l’armistice comme elle était entrée en guerre, déclare sa faim imminente et son désir de retranchement. Moins d’une minute plus tard, elle avait déjà franchi la porte de la galerie et s’éloignait en direction du grand porche ceignant la cour mal éclairée, avant d’être happée par l’ombre noire de ce dernier…

           

            Soulagée, j’entreprends alors de ranger les dizaines de feuilles qu’elle a remuées au cours de la conversation, les livres qu’elle a consultés en me faisant part de son impériale érudition. Quelle abominable fin de journée, songeais-je. Et soudain, l’horreur.

 

            Un livre que j’avais déjà feuilleté il y a quelques semaines sans vraiment y prêter attention me saute aux yeux : le catalogue de l’immonde exposition de Walter Schels et Beate Lakotta intitulée « Noch mal leben vor dem Tod »*  _ ou comment redonner un visage de « vivants encore » à des mourants, puis à des bel et bien morts. Système à la mode et mauvais goût d’ « avant-après » : à gauche, le vivant quelques heures avant sa mort, puis à droite le mort, quelque minutes après sa mort. Un livre irregardable pour tout bon mortel qui répugne normalement à l’idée de la mort. 

            Je referme le livre et là, comble de l’horreur, je tombe sur le portrait d’une femme morte, noir et blanc et yeux fermés, qui n’est autre que cette étrange femme avec qui je viens de parler.

 

            J’avale péniblement ma salive et je regarde autour de moi. La galerie est monstrueusement vide à cette heure, il fait maintenant nuit noire, mon chien s’est rendormi et je me sens soudain terriblement seule. Et tout à coup une main se pose sur mon épaule. Je hurle en me retournant, et je croise alors le regard de mon collègue Georg, qui passe comme tous les soirs me dire bonsoir au cours de sa ronde pendant laquelle il est chargé de fermer toutes les portes de l’entreprise. Son gros trousseau de clés en main, il éclate de rire en voyant ma réaction et me demande si tout va bien. Décontenancée, je lui raconte fébrilement ma rencontre avec Christa, la femme de ménage de l’entreprise.

-         « Avec qui ?

-         Mais oui, tu sais, une petite femme aux cheveux gris, la femme de ménage !

Il écarquille grand les yeux avant d’éclater de rire à nouveau, et me dit gentiment, en reposant sa grande main sur mon épaule :

-         Amélie, il n’y a pas de femme de ménage qui travaille ici. »

 

 

 

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* Noch mal leben vor dem Tod. Wenn Menschen sterben    Beate Lakotta(Autor), Walter Schels (Autor) - Ed. Dva (Septembre 2004)

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Pour ceux qui ont eu le courage de lire cette petite nouvelle jusqu'au bout, voici quelques photos de ce temps-là...